201-4
Allez, vous avez pris votre crème solaire ? On part dans les îles ! Cela dit, d’un point de vue géopolitique le rêve peut tourner au cauchemar et le paradis à l’enfer… Mais on va démarrer par une énigme sympa histoire de vous mettre en jambes…enfin, en palmes plutôt…
Alors ?
Pas à cause des courants ou des difficultés de déplacements, non juste parce que ces 2 îles sont séparées par la ligne de partage de la date. Changement de jour, changement de continent, changement de pays. La Grande Diomède est russe, la Petite américaine ! Elles se situent pile au milieu du détroit de Béring, entre Alaska et Tchoukotka. À peine 170 inuits « américains » vivent sur la Petite Diomède, une poignée de soldats russes, à 3 km vivent sur la Grande Diomède et en raison du fuseau horaire définis localement, la grande Diomède a 21 heures d’avance sur la petite Diomède. Quand les habitants de petite Diomède regarde à l’ouest, la grande Diomède, ils voient… le lendemain ! Et donc, deux simples petites îles, perdues au bout du monde, peuvent nous apprendre beaucoup sur le poids géopolitique potentiel de l’insularité !
À votre avis, c’est quoi une île ? La question peut sembler évidente, mais il n’en est rien… et les conséquences géopolitiques vont souvent être induites par la définition même de l'insularité !
C’est quoi ?
D’après l’ONU, il y aurait 460 000 îles dans le monde et depuis 1982 et la convention de Montego Bay qui fixe les règles de l’utilisation des espaces maritimes, être une île n’est pas forcément de tout repos au niveau stratégique !
Mais, d’abord c’est quoi une île ?
Justement, la convention de Montego Bay en donne une définition : « une terre entourée d'eau, d'origine naturelle, qui doit être émergée à marée haute». Mais ça se complique : « la vie doit y être soutenable, c'est-à-dire que l'île doit présenter une capacité objective à se prêter à une activité économique ou à accueillir des habitations humaines. »
Et donc, théoriquement ne sont pas considérés comme île des « rochers » ou des bouts de terre inhabités au bout du monde… Et pourtant, nombreux sont les États qui considèrent des cailloux comme leur appartenant. la France notamment qui a multiplié les expéditions sur Clipperton dans le Pacifique, un bout de corail inhabité et inhabitable et nous verrons pourquoi en fin de ce cours…
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Le principe de ce cours est de vous faire percevoir l’ensemble des problématiques géopolitiques liées à l’insularité à travers quelques exemples d’îles plus ou moins connues, petit voyage dans la multitude des zones conflictuelles entourées d’eau ! À chaque exemple : vous montrer où elles sont (mais vous le savez forcément puisque vous êtes géographes !), ce qu’elles sont et vous exposer où vous faire déduire le problème géopolitique en exergue et prendre un peu de recul sur d’autres cas dans le vaste monde. Et ce, sur 7 exemples plus ou moins exotiques :
ZEE
Avant de parler d’îles en particulier, une petite introduction sur une délimitation à l’origine de nombreux conflits : la zone économique exclusive (ZEE). Tout débute à partir de la convention de l’ONU sur le droit de la mer signée en 1982 (convention dite de Montego Bay en Jamaïque). Avant cette date, les « mers territoriales » sur lesquelles les États côtiers étendaient leur pouvoir était de 3 milles marins ou 6 km?
Savez-vous pourquoi ces 3 milles ?
Parce que la distance correspondait à la portée moyenne d’un tir de canon depuis la côte. En d’autres termes, si je peux encore te couler, alors je suis chez moi !!! Pas bête !
Ensuite on l’a porté à 12 milles.
Ensuite on a considéré que les espaces du plateau continental appartenaient de fait au pays côtier. Pour rappel, le plateau continental est la prolongation du continent sous l’océan avant la plaine abyssale. Géologiquement c’est toujours le continent.
À partir des années 80 puis 90, l’article 56 de la Convention définit que la « …La zone économique exclusive ne s'étend pas au-delà de 200 milles nautiques (soit environ 370 km) des lignes de bases de la côte…». Dans cette ZEE :
Les pays concernés ont des droits souverains aux fins d'exploration et d'exploitation, de conservation et de gestion des ressources naturelles, biologiques ou non biologiques, des fonds marins et de leur sous-sol, ainsi qu'en ce qui concerne d'autres activités tendant à l'exploration et à l'exploitation de la zone à des fins économiques, telles que la production d'énergie à partir de l'eau, des courants et des vents… »
Donc on va avoir : les droits sur la ZEE qui peuvent s’étendre au-delà de la ZEE si on est toujours sur le plateau continental avant la zone de droit international.
Rajouter des îles, même à l’autre bout du monde, même si elle n’a aucun plateau continental (comme la Polynésie par exemple), c’est rajouter des ZEE !!!
La France, un petit pays qui a la deuxième ZEE au monde !!!
La France métropolitaine (550 000 km²) n’est que 48è mondiale par sa superficie terrestre, mais elle est la première au monde (devant les États-Unis ! Ou deuxième selon le classement) avec sa ZEE : 11 691 000 km² soit plus de 20 fois sa superficie métropolitaine !!!
Et si c’est nous sommes les premiers, c’est parce que nous avons été pêcher, au cours de l’Histoire, des îles parfois au bout du monde et qu’il n’est pas question de les lâcher !!!
Vous rappelez-vous mon premier cours ? Les expéditions portugaises, espagnoles, françaises, anglaises à partir des XVIe et XVIIe siècles ? Et ben on y est encore aujourd’hui !
Allez, on démarre avec ces îles du bout du monde, et on commence par le froid…
Des îles litigieuses : Saint-Pierre et Miquelon
Voici un premier exemple pour un tout petit bout de France dans le froid nordique dont pas grand-monde ne parle à part France 4 ! Ce premier exemple est justement le problème de l’interprétation de la ZEE et du conflit en cours entre canadiens et français…
Carte d’identité
Saint-Pierre et Miquelon est en réalité un archipel de 4 îles : Saint-Pierre, l’île principale avec la « ville » (de 5 000 habitants !) et l’aéroport et 3 îles reliées par des tombolos : Langlade au sud, Grande Miquelon et Le Cap au nord. En tout la surface avoisine les 242 km² (soit 2 fois la taille de la commune Toulouse par exemple – 118 km² - pour vous donner un ordre d’idée)
C’est une collectivité d’outre-mer (pas un département) qui compte 6 300 habitants à peine à 15 km des côtes canadiennes de Terre-Neuve. C’est une « relique » de la présence française en Amérique du Nord depuis les explorations de Jacques Cartier, puis des pêcheries à la morue qui se sont développées entre la Bretagne et Terre-Neuve au XIXe siècle.
Une vie plutôt rugueuse (climat océanique froid et humide) où l’économie locale se tourne désormais vers la pêche au crabe des neiges et au homard… sauf si les recherches actuelles sur les gisements d’hydrocarbures créent une petit révolution dans les années à venir…
Le problème géopolitique à St Pierre et Miquelon :
Pas de solution dans l’immédiat, pas de conflit ouvert, plutôt des discussions et tractations dans les couloirs entre gouvernements, à l’ONU, à n’en plus finir ! Il n’est pas question pour la province de Québec de se fâcher avec son ancêtre français, mais il n’est pas question pour les français de laisser tomber leur dernier territoire officiel en Amérique du Nord. Mais le Québec n’est pas le Canada et la France aurait bien besoin de ressources d’hydrocarbures…
Une île historiquement déchirée : Chypre
Voici un deuxième exemple de problème géopolitique, le conflit indirect entre Grèce et Turquie à travers la belle Chypre. Le problème se pose ici au sein même de l’île.
Carte d’identité
Déjà au carrefour d’importants réseaux commerciaux dans l’Antiquité, le nom de Chypre vient de Κύπρος, le cuivre en grec, en raison des gisements qui firent la richesse de l’île dès l’Antiquité. Elle a constamment changé de mains au cours des siècles jusqu’en 1960 où elle obtient son indépendance de l’empire britannique. Cette superbe île, semi-aride, montagneuse, un peu plus grande que la Corse, est connue pour son tourisme (essentiellement anglais et allemand) et surtout comme un petit paradis fiscal européen, membre de l’Union depuis 2004. Et c’est une des raisons pour lesquelles l’île est sujette à conflit avec le voisin turc, au point d’en arriver à l’éventualité d’une guerre totale !
Allez, regardons le point de vue sur Geozarbie :
REGARDEZ CETTE VIDEO D'ARTE : https://www.arte.tv/fr/videos/101463-008-A/bienvenue-en-geozarbie/
Le problème géopolitique :
Au cours de l’Histoire, l’île a été successivement, grecque, romaine, byzantine, arabe, italienne, française, turque, pour finir sous protectorat britannique en 1914. L’île est au carrefour des échanges économiques, religieux, culturels et stratégiques entre l’Ouest de la Méditerranée et l’Asie Mineure. D’ailleurs c’est la seule île européenne géographiquement classée en Asie ! Et, deux pays se font face depuis des millénaires dans cet espace : l’occidentale Grèce et l’orientale Turquie.
En 1960, l’île devient indépendante mais très vite des problèmes surviennent dans la gestion entre grecs et turcs suivis d’épisodes violents entre communautés (1963-64).
En 1974 le régime des « colonels » en Grèce (régime militaire dictatorial) organise un coup d’État pour ramener l’île dans la Grèce, les turcs interviennent militairement, dans le nord de l’île et décrètent en 1983 la République Turque de Chypre du Nord, État quasi fantôme, non reconnu par l’ONU alors que le sud, grec, devient membre de l’Union européenne en 2004. Une ligne verte ponctuée de bases de casques bleus sépare les deux communautés, y compris au cœur même de la capitale historique : Nicosie, littéralement coupée en deux.
D’un côté des turques qui crient à la légitimité historique et géographique de leur présence sur l’île et se serve désormais de l’exemple chypriote pour exalter les valeurs nationalistes ; de l’autre les grecs, avec les anglais (qui ont gardé des baes militaires sur l’île) et l’ensemble de l’UE qui s’adosser sur une réalité de fait : la présence européenne aux portes du Moyen-Orient.
Depuis 2004, un projet de réunification de l’île a été lancé par l’ONU, mais à ce stade, ni les grecs vivant au sud, dans l’Union, ni les turcs vivant au nord ne semblent vouloir d’une réunification…
Et ailleurs ?
Voici les « pieds de nez » des grecs à la Turquie : Si tout le monde où presque connait (et rêve !) les « Cyclades », peu connaissent le « Dodécanèse », ces îles à quelques encablures des côtes turques, vestiges de la colonie grecque sur les « ottomans » et lieux de tension actuels. Mais ces îles sont aussi la porte d’entrée de l’Europe pour les migrants et vous avez tous vus ces images des camps de réfugiées de Lesbos !!! Nous verrons un exemple précis à ce propos avec le cas de Lampedusa…
Sur la partition d’un seul et même pays ou d’une seule île il y a bien sûr les 2 Irlande(s), les 2 Corée(s), et jusqu’à il n’y a pas si longtemps (1989) les 2 Allemagne(s). Mais aussi St Martin aux Antilles, Bornéo (3 pays pour une même île : Brunei, Malaisie, Indonésie), Haïti, Timor…
Des îles revendiquées pour leur position : les Spratleys.
Connaissez-vous l’Archipel des Spratleys ? Non bien sûr !
Dommage, car c’est typiquement un ensemble de cailloux au milieu de l’eau qui pourrait bien être à l’origine d’une guerre dans toute l’Asie !!!
Cartes d’identité :
Les îles Spratleys ou Spratly sont un ensemble de 14 îles coralliennes dépassant d’à peine 4 m au dessus du niveau de la mer, et totalisant 2 km² au total. La plus grande des îles, fait 46 hectares (60 terrains de foot !).
Occupé par les japonais pendant la Seconde Guerre Mondiale, l’archipel est revendiqué par le Viêt Nam en 1976, puis par la Chine. On y trouve 3 aéroports chinois et un vietnamien. 5 îles sont occupées par les Philippines, 1 par Taïwan, 5 par le Viêt Nam, 1 par la Malaisie, et les autres par la Chine, y compris des îles totalement artificielles et là est le coup de génie de la Chine !
Le problème géopolitique
Donc, pas moins de 5 pays différents revendiquent ces îlots : Les Philippines, la Malaisie, le Viêt Nam, Brunei et la Chine, l’archipel étant situé au cœur de la Mer de Chine, au milieu de la route commerciale maritime où transite un tiers du commerce mondial ! Les chinois s’appuient sur une carte de partage dite « ligne à 9 traits » issue de la Seconde Guerre Mondiale, les autres pays s’appuient sur les accords ZEE, que la Chine n’a pas signés ! Mais, pour éviter un conflit ouvert, la Chine, ne pouvant revendiquer les îles occupées par d’autres pays, a trouvé une parade pour s’installer dans la zone : elle crée purement et simplement des îles artificielles, ou agrandie des îlots inoccupés. Ainsi Fiery Cross, simple station météo sur une dalle de béton en 1988 est devenue depuis 2014 une base militaire chinoise avec piste d’atterrissage, port en eau profonde et casernes militaires afin d’affirmer l’expansionnisme chinois dans cette zone. Les pays limitrophes s’insurgent auprès des Instances Internationales, les États-Unis, de temps en temps viennent faire patrouiller leur flotte de guerre dans la zone et la Chine s’insurge à son tour… mais rien n’empêche vraiment la Chine de continuer à verrouiller les grands axes stratégiques et économiques dans cette partie du monde. L’un de ces fameux flux des nouvelles routes de la soie : La Chine, aux visées expansionnistes économiques se double d’appuis militaires et stratégiques : elle « protège » les porte-conteneurs chinois qui descendent vers l’Europe et l’Afrique !
Regardez cet excellent reportage d'Arte, toujours dans la série Géozarbie : https://www.arte.tv/fr/videos/101463-009-A/bienvenue-en-geozarbie/
Voilà pour cette première partie du cours sur la géopolitique des îles.